Intro
Alors que l’Europe s’était engagée à protéger strictement 10 % de ses espaces marins d’ici 2030, la réalité des aires marines protégées révèle de profondes contradictions. En Méditerranée, les zones dites protégées continuent d’être exploitées par la pêche industrielle, mettant en péril les herbiers de posidonies, les récifs coralligènes et les petits pêcheurs. Stephan Beaucher, spécialiste des politiques des pêches et ardent défenseur d’une gestion durable, livre son analyse sans détour. Il dénonce le recul des institutions européennes, l’inaction des États, et plaide pour une rupture urgente avec le modèle extractiviste. Une voix claire dans une mer troublée.
Entretien avec Stephan Beaucher
Stephan Beaucher est consultant indépendant en gestion des pêches et membre actif de l’ONG MedReAct, engagée pour la restauration des écosystèmes marins en Méditerranée. Ancien conseiller auprès de la Commission européenne, il collabore depuis plus de vingt ans avec des ONG environnementales et des institutions européennes sur les politiques maritimes. Son expertise allie une connaissance approfondie du terrain à une vision critique des mécanismes réglementaires, qu’il juge trop souvent insuffisants face à l’urgence écologique.

L’océan, symbole de vie
L’océan, symbole de vie, est l’un des plus prestigieux univers qu’accueille la planète Terre.
La Grande bleue, l’immensité créatrice de vie, que nous avons la responsabilité de protéger, alors que différents facteurs, tels que la pollution, la pêche industrielle, le réchauffement climatique ou la montée du niveau de la mer, menacent sa biodiversité marine ainsi que sa santé globale.

Une mer Méditerranée vulnérable
Stéphan Beaucher, consultant indépendant en matière de gestion et politiques des pêches, informe LiberTerra de la fragilité de la mer Méditerranée : « C’est la mer au monde qui se réchauffe le plus vite, et son deuxième handicap, c’est qu’elle est en déficit hydrique », ce qui signifie, explique-t-il, que « l’évaporation est supérieure à l’apport des grands fleuves que sont le Nil, le Rhône, le Pô et l’Èbre. »
Pour imaginer la portée de cette vulnérabilité, il indique : « Vous fermez le canal de Suez et vous fermez Gibraltar, et en quelques centaines, milliers d’années, il n’y a plus de Méditerranée. »
L’eau douce ne suffit pas à alimenter la Grande bleue, qui a besoin de toute notre attention pour sa préservation.

Posidonies, coraux et équilibre écologique
En Méditerranée, « on trouve des coraux d’eau froide, jusqu’à des profondeurs extrêmement importantes, des herbiers de posidonies », explique-t-il.
Ces derniers couvrent entre 20 et 50 % des fonds côtiers. D’une importance majeure, ils accueillent plus de 20 % de la biodiversité méditerranéenne. Ils permettent l’oxygénation de l’eau, le stockage du carbone, la stabilité des fonds et la régulation de la vitesse des courants, réduisant ainsi l’érosion côtière.
Ces bienfaits sont également des réserves alimentaires et des refuges pour différentes espèces. Ils ont été reconnus en 1992 par une directive européenne, « Habitats, faune, flore », comme habitat prioritaire, et par un arrêté de 1988 : ils figurent sur la liste des espèces végétales marines protégées.

Vers une protection accrue
Le 20 juin 2025, le ministre délégué auprès du ministère des Transports et de la Mer renforce cette protection en interdisant, par mesures préventives, de détruire, colporter ou mettre en vente des végétaux marins sauvages.
Des herbiers indispensables à l’équilibre de la biodiversité, mais fragiles face à la pêche et aux loisirs nautiques. Les activités humaines doivent s’aligner sur le respect de la nature, son droit à prospérer en paix.
Une seule santé : l’humain et la nature
La valeur de la paix n’appartient pas uniquement à l’homme, et c’est la nature qui nous l’enseigne par la majesté de son harmonie, de son équation parfaite.
Une société violente et bruyante agresse aussi la nature. La pollution atteint la santé globale de la nature et de l’humain. Il y a en réalité une santé commune à l’être humain et à la Terre.
C’est la conception essentielle pour le bien commun et la préservation du patrimoine naturel universel : « One Health » – alliance quadripartite sur le concept « Une seule santé » avec des organisations des Nations Unies.
L’OMS, membre de l’Alliance, rappelle qu’en 2023, 15 millions de décès ont été enregistrés dans le monde en raison de maladies, de la pollution des aliments et de l’eau. Les fortes inégalités d’accès à l’eau potable engendrent une insécurité sanitaire aux conséquences graves, tout comme la problématique de l’accès à une alimentation saine et quotidienne pour tous.
Nourrir les peuples et préserver la mer
La préservation de la mer Méditerranée est indispensable à la survie de la biodiversité marine. Nourrir les peuples nécessite la richesse des ressources naturelles. La mer est considérée comme une infinie abondance, sans penser qu’elle a besoin de liberté pour rester une source de vie.
Enchaîner la mer avec d’immenses filets issus de la pêche industrielle détruit inlassablement dans un système suicidaire.
250 000 pêcheurs parcourent chaque jour la Méditerranée pour capturer des poissons et produire une économie directement liée aux ressources naturelles, mais ils ont besoin de la préservation de la nature pour survivre, et non de la guerre contre elle.

Pêche artisanale : la clé d’une réconciliation durable
Une pêche à 80 % dite « artisanale » au niveau mondial. Un taux qui atteint près de 90 % en France.
On comprend à la lecture de ce chiffre l’importance de veiller à une politique de la pêche d’excellence, sachant remettre au cœur la réconciliation entre l’homme et la nature.

Les aires marines protégées : le souffle vital
Les aires marines protégées (AMP) signent un engagement primordial pour la protection de la biodiversité marine.
La France se doit d’être au cœur de cette ambition, car elle possède un patrimoine marin exceptionnel, représentant le deuxième espace maritime au monde.
La France ne peut négliger sa chance de posséder ce territoire maritime, et le protéger est un engagement primordial à respecter.
Une prise de conscience du devoir de préserver la biodiversité, la liberté de la nature qui fait alliance à celle de l’humain, ayant besoin de la Terre nourricière pour vivre, émerge en 1948, et s’inscrit pleinement dans la volonté de bâtir une nouvelle espérance pour le monde, et dans la fondation de la Charte des Nations Unies.
Protéger aujourd’hui la biodiversité terrestre et maritime fait partie d’un engagement historique, et d’un lien de confiance entre les générations, dans la conscience de passer le flambeau à la jeunesse.
La jeunesse au cœur de l’engagement
Un engagement de confiance qui place les dirigeants et gouvernements au cœur des responsabilités et appelle à prendre en compte la jeunesse, à faire en sorte qu’elle soit présente à la table des décisions, car c’est l’avenir qui est engagé, leur futur.
C’est par cette promesse filiale que l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) a été fondée en 1948, à Fontainebleau (France), sous l’égide de l’UNESCO.
C’est la plus ancienne organisation environnementale au monde.
Son objectif initial est simple : promouvoir la coopération entre les États, les scientifiques et les organisations pour préserver la diversité de la vie sur Terre.

Une prise de conscience mondiale : les premières images de la Terre
À partir de cette volonté nouvelle de reconnaître les droits de la nature, la mobilisation internationale va s’engager pour l’environnement, et plus tardivement pour l’océan.
La Conférence de Stockholm en 1972 sonne la première alerte et marque le point de départ d’une gouvernance environnementale planétaire.
Mais il faudra attendre 1982, avec la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM), pour établir un socle juridique international.
Un événement crucial pour la protection de l’espace le plus emblématique de notre Terre, baptisée « planète bleue » pour la première fois dans les années 1960-1970, en lien direct avec les premières images de la Terre vues de l’espace.
L’emblématique océan, symbole de la vie sur Terre, devient alors partie intégrante de son identité. Cela va susciter une prise de conscience mondiale sur la beauté et la fragilité de la Terre.
Une des premières images est prise le 24 décembre 1968, lors de la mission Apollo 8. L’astronaute William Anders photographie la Terre se levant au-dessus de l’horizon lunaire. L’humanité découvre sa demeure, île isolée dans l’obscurité du cosmos. Une beauté saisissante, un miracle : la vie est née ici.
En 1972, le 7 décembre, l’équipage d’Apollo 17 prend la photo la plus célèbre de la Terre vue de l’espace, entièrement illuminée par le soleil. The Blue Marble, qui se popularise avec l’expression « planète bleue », est utilisée dans les médias scientifiques et écologiques, et marque les mémoires.

L’unicité de la Terre : l’appel à aimer la nature
L’unicité de la Terre dans l’univers, sa beauté et fragilité, éclatante de grandeur, appelle à l’aimer et à concevoir, à partir de cette force, l’humanité comme protectrice.
Les progrès scientifiques offrent la possibilité de sortir de l’ignorance qui a permis à une industrie de se développer massivement sans prendre en compte la santé de la planète.
Nous devons la relier à la nôtre, car nous formons un seul et même corps, ayant besoin de cette eau précieuse pour vivre.
L’eau, élément vivant par lequel la vie sur Terre circule en mouvement perpétuel.
Polluer l’eau, c’est prendre un risque majeur pour la santé humaine et pour l’ensemble de la biodiversité.

Objectifs non atteints : le bilan des aires marines
C’est un cheminement à travers les générations qui établit la protection des océans, et qui fait de notre société celle responsable pour toute la jeunesse et les générations futures.
De décennie en décennie, la protection de l’océan se dessine lentement, car il faudra attendre 1992, lors du Sommet de la Terre à Rio, pour que la biodiversité marine soit intégrée à une convention dédiée.
Et c’est en 2010 que les objectifs internationaux d’Aichi annoncent que 10 % des zones marines et côtières doivent être protégées d’ici 2020. Un cap non atteint.
La France avait alors pris l’engagement d’atteindre 20 % d’aires marines protégées à l’horizon 2020.
Dès 2022, on peut estimer que les AMP couvrent environ un tiers des eaux nationales, soit 33 %.
Mais en 2025, seul 4 % de l’espace maritime national bénéficie d’une protection dite « forte » (interdiction des activités destructrices). En métropole, cette protection stricte tombe à seulement 0,1 % du domaine maritime hexagonal.
Des protections en trompe-l’œil
Il demeure un écart persistant entre couverture théorique et efficacité réelle, diagnostiquée par les experts. Il est donc nécessaire de passer d’un zoning déclaratif à une protection contraignante, conforme aux Objectifs de développement durable.
C’est un paradoxe troublant, car si la France a « dépassé » son objectif de 30 % d’AMP d’ici 2030 dès février 2022, il n’en reste pas moins que, bien que des zones soient protégées sur le papier, la majorité des AMP autorise encore des activités comme le chalutage de fond, technique dévastatrice pour l’environnement marin.
L’absence de courage politique face aux lobbies
Et ce qui nous choque, c’est de constater que les politiques écologistes n’ont pas eu la volonté de la clarté pour préserver un bien commun, patrimoine naturel universel, en se détachant des lobbies de la pêche industrielle, pour promouvoir une pêche dite « artisanale », essentielle à la survie de familles, de communautés, et garantissant non seulement une indépendance face au système prégnant de l’industrie, mais aussi une harmonisation entre les activités humaines et la préservation de la biodiversité – un point d’équilibre si difficile à trouver.
Pourtant, cet équilibre fait partie des savoirs ancestraux qui ont permis la prospérité alimentaire, l’intelligence de l’agriculture et de la pêche, et la renaissance des principes fondamentaux de stabilité de génération en génération.

Une société en rupture avec la conscience de la nature
La mer est un domaine très complexe, comme l’humanité a une complexité infinie, mais l’humain a réalisé cette performance : savoir progresser, grandir en apprenant de la nature et en la respectant. La conscience a été le réacteur de l’énergie productive de l’humanité. Et faire de l’argent, de la rentabilité, de l’esprit de concurrence le moteur de la société enclenche la perte d’un savoir-conscience qui sait protéger pour ne pas détruire.
Le bien commun : une idée antique d’une modernité brûlante
Stephan Beaucher nous éclaire sur le savoir acquis dans l’Antiquité, et il serait pertinent de nous inspirer de celui-ci : « Les Romains distinguaient deux choses dans les biens communs : res omnium et res nullius. Res nullius, c’est ce qui n’appartenait à personne, et res omnium, c’est ce qui appartenait à tous. Et les Romains avaient décidé que la mer et son contenu étaient un res omnium, car s’ils l’avaient passée en res nullius, quelqu’un pouvait se l’approprier. »
Dans l’esprit de la pêche industrielle, s’exprime le fait qu’une puissance économique devient « le propriétaire » du bien commun, influençant le politique pour garantir une exploitation du domaine marin comme une manne inaltérable.
Le droit romain distinguait avec finesse deux catégories fondamentales : res communes omnium, les biens naturellement communs à tous (l’air, la mer, le rivage), inappropriables et ouverts à tous ; et res nullius, les choses sans maître, qui peuvent devenir propriété privée par la simple occupation, comme un animal sauvage ou une île émergente. Cette distinction antique continue de structurer aujourd’hui nos rapports à la mer et à la nature, entre bien commun à défendre et ressources à exploiter.
Héritage juridique et combats contemporains
Le concept de res communis a profondément influencé le droit international public (haute mer), la notion de patrimoine commun de l’humanité (océan, espace, biodiversité) et les luttes contemporaines pour la défense des biens communs (eau, océan, climat).
Le débat sur les fonds marins et l’interdiction de la pêche industrielle dans les AMP relève de la philosophie du bien commun, de la nécessité de la liberté des mers.
Les AMP apportent un bénéfice constant pour la préservation de la biodiversité marine, pour la renaissance du milieu naturel, d’autant quand ces zones sont interdites à la pêche industrielle, et laissent l’espace naturel être géré par la liberté qui se suffit à elle-même. Les activités humaines ont alors la sagesse de s’arrêter et de rendre au monde marin et vivant le territoire qui lui appartient.

Le carbone bleu, trésor oublié des fonds marins
Les données actuelles ont établi que « si une zone est chalutée avec le chalutage de fond trois ans d’affilée, elle en a pour 25 ans pour retrouver sa fonction de captage de carbone », nous explique Stephan Beaucher.
En effet, le chalutage de fond détruit les habitats marins, notamment les fonds sédimentaires riches en matière organique. Ces écosystèmes sont essentiels pour le stockage et le captage du carbone, ce qu’on appelle le « carbone bleu », une fonction cruciale pour réguler le climat.
Quand le fond marin est perturbé par ce type de pêche, les sédiments riches en carbone sont remis en suspension, le stockage naturel de CO₂ est compromis, et il faut des décennies pour que le milieu retrouve sa capacité initiale.
Une gestion vertueuse et vitale des AMP
Le combat pour l’efficacité de la gestion des aires marines protégées est non seulement vertueux, mais essentiel à la survie des écosystèmes, permettant d’espérer un apaisement du bouillonnement climatique, et la productivité de l’océan pour son bien propre. En adéquation avec les principes d’universalité, ce combat concerne aussi les pêcheurs côtiers et la subsistance alimentaire de nos sociétés.
Un avenir plus sûr et durable pour la pêche artisanale
« J’ai toujours défendu l’idée que la pêche artisanale, la petite pêche côtière, elle a sa place », selon Stephan Beaucher, dans un avenir qui a besoin de stabilité environnementale et climatique. La pêche artisanale, c’est « quand même 30 % des débarquements, 70 % des bateaux et 50 % des effectifs ». Maintenir une pêche durable, c’est, pour Stephan Beaucher, « une question de gestion ».
Il explique que « la petite pêche côtière est aussi limitée sur le plan technique. C’est-à-dire qu’elle ne peut pas aller absolument n’importe où. Donc, il faut vraiment s’organiser. » Et s’organiser, c’est aussi œuvrer pour des politiques de justice et d’égalité, alors que les petits pêcheurs sont confrontés à la puissance de la pêche industrielle.

Un système de quotas profondément inégalitaire
Les politiques actuelles renforcent les inégalités entre les petits pêcheurs et les lobbies de la pêche industrielle. « L’imagination pour ça est sans borne », souligne Stephan Beaucher. « Ça a toujours été totalement inégalitaire dans l’attribution des quotas en Atlantique, dans la représentativité au niveau du comité national », s’indigne-t-il, précisant que « la petite pêche est totalement absente des instances de discussions et de décisions. »
Stephan Beaucher rappelle à ce propos l’article 17 de la Politique commune des pêches, qui prévoit « une attribution préférentielle des accès à la ressource en fonction des impacts sur l’environnement. C’est-à-dire que plus l’impact est faible, plus vous récupérez des tonnes de quotas. »
Cet article impose aux États membres d’allouer les quotas de pêche selon des critères transparents et objectifs, incluant des critères environnementaux, sociaux et économiques. Il encourage à favoriser la pêche à faible impact, en attribuant des avantages à ceux qui utilisent des engins sélectifs ou réduisent leur consommation énergétique.
Mais cet article n’est pas véritablement respecté dans la plupart des pays européens, et les critères utilisés restent opaques ou se contentent d’un historique des captures. À ce propos, le Parlement européen, dans une résolution de juin 2022, dénonce cette absence de transparence et appelle à un virage vers une allocation plus équitable au bénéfice des petits pêcheurs et de l’environnement.
Une urgence : agir de manière efficace
En 2017, la première Conférence mondiale de l’ONU sur l’océan rappelle l’urgence. En 2022, le One Ocean Summit à Brest, puis la Conférence de Lisbonne, dénoncent l’agonie des mers. António Guterres, chef de l’ONU, déclare alors : « L’océan est en crise. La science nous alerte, et pourtant, nous agissons trop lentement. »
Même l’adoption historique du Traité sur la haute mer en 2023, après vingt ans de négociations, ne parvient pas à enrayer l’inertie : les États s’accordent pour protéger les zones internationales, mais sans calendrier contraignant.
Et pourtant, chaque alerte faite par les scientifiques et ONG, comme BLOOM, semble s’évanouir dans le tumulte d’un système économique destructeur. La COP28 à Dubaï, en 2024, n’échappe pas à la règle. L’océan reste un moyen de rentabilité, de commerce, alors qu’il régule le climat, absorbe 30 % du CO₂ mondial et subit de plein fouet les effets du réchauffement climatique, de l’acidification, de la montée des eaux et de la perte de productivité biologique.
Ce contraste entre les discours officiels et la réalité sur le terrain témoigne d’une profonde déconnexion entre les besoins du monde vivant et les décideurs politiques. L’océan est réduit à un réservoir de ressources à exploiter, plutôt qu’à un espace sacré à respecter. Le monde doit être aimé pour être préservé, et il faut concevoir que le vivant ne peut être sacrifié sur l’autel de la rentabilité.
Préserver les océans, c’est protéger l’humanité. « Il n’y aura pas d’avenir pour l’humanité sans océan vivant. L’heure n’est plus à l’engagement, mais à la rupture avec le modèle destructeur. » Synthèse issue des ONG réunies lors de la Conférence des Nations Unies sur l’océan, à Lisbonne, en 2022.
Cette phrase est devenue un manifeste informel partagé par plusieurs ONG environnementales, dont BLOOM, Greenpeace, Surfrider Foundation et d’autres coalitions engagées dans la défense d’un océan sain et libre.

Message aux décideurs politiques
Stephan Beaucher adresse un message aux décideurs politiques dans cette optique : « Bougez-vous, vous n’avez plus le temps. » Ajoutant : « On demande un plan avec des échéances. Et qu’on le fasse. » Il est essentiel, selon lui, de se concentrer sur les actes. Et il dit aux décideurs : « Arrêtez de pondre des conventions, des traités, qui ne servent strictement à rien. » Il affirme : « Tout est dans la mise en œuvre. De l’action, et non pas de la discussion. Il est trop tard pour discuter. »
L’espoir est là. La mer est la bonté, et elle ne demande que la liberté.
Stephan Beaucher rappelle : « Vous laissez la mer tranquille, et au bout de un à deux ans, tout redémarre. » « Les hommes ont peur de devoir revenir sur leurs convictions. Les décideurs capables de dire “je me suis trompé”, j’en connais peu », explique-t-il. Puis, il souligne qu’il ne faut « absolument pas compter sur les divisions politiques. Il ne faut pas croire qu’à gauche, on est plus proche de la problématique. » Il est plus raisonnable de savoir que la solution est une volonté commune, réunissant tous autour d’un même objectif, car tous partagent la même maison : la Terre.
Son expérience lui a appris : « J’ai beaucoup travaillé au Parlement européen en faisant du lobbying. J’avais des gens de droite qui nous soutenaient, et j’avais des gens de gauche qui étaient complètement inféodés au monde de la pêche. »
Sanctuariser ou céder : la Méditerranée au cœur de l’enjeu
En Méditerranée, l’acte fondateur de l’aire marine protégée repose sur un principe simple : un cœur écologique strictement sanctuarisé, où toute pêche destructrice est interdite. Pourtant, aujourd’hui, cette règle est non seulement fragilisée, mais activement battue en brèche. La Commission européenne, naviguant sous la pression des intérêts industriels et un renforcement des forces conservatrices, retire le fer de la protection pour doter les AMP d’un statut purement symbolique.
Selon un rapport de BLOOM (mai 2025), la pêche au chalut de fond est non seulement autorisée, mais jusqu’à 1,4 fois plus active à l’intérieur des AMP européennes qu’à l’extérieur, en 2023 comme en 2024. C’est un renversement radical des engagements européens : la Commission a progressivement abandonné l’idée d’un statut uniforme et strict pour le cœur des AMP, préférant une gestion « au cas par cas » où l’écologie est reléguée au second plan.

Le Parlement européen sous influence : l’écologie sacrifiée
En mai 2022, au Parlement européen, un amendement porté par les eurodéputés Verts pour interdire le chalutage de fond dans l’ensemble des aires marines protégées (AMP) a été rejeté. À la place, un amendement défendu par Pierre Karleskind (Renew/LREM), soutenu par une coalition allant de la droite au centre, a été adopté, limitant l’interdiction aux seules zones strictement protégées, soit moins de 1 % des eaux européennes.
Malgré une mobilisation citoyenne d’ampleur, et scientifique, portée notamment par l’ONG BLOOM, cet épisode a marqué un net recul de l’ambition environnementale européenne. Il illustre une dynamique politique où les enjeux écologiques peinent à s’imposer face à la pression des lobbies industriels et à la droitisation de la majorité parlementaire.
Plus récemment, les groupes PPE (Parti populaire européen) et Renew Europe (libéraux, incluant LREM) ont activement œuvré à affaiblir : Nature Restoration Law, un texte ambitieux visant à restaurer au moins 20 % des écosystèmes terrestres et marins d’ici 2030. Leur stratégie s’est traduite par :
. Des tentatives répétées d’abrogation du projet de loi, notamment dans les commissions parlementaires, où le PPE a exercé une pression forte pour neutraliser le texte à l’origine.
. Une limitation du champ d’application à certaines zones Natura 2000, excluant de facto d’autres écosystèmes marins et terrestres prioritaires.
. Le rejet des obligations de protection stricte et du principe de non-détérioration écologique, au motif que cela risquerait de nuire à la sécurité alimentaire et aux secteurs agricoles et halieutiques.
En juillet 2023, le Parlement européen a adopté la loi de justesse (336 voix pour, 300 contre, 13 abstentions).
Si l’acte législatif est en place, il demeure profondément fragilisé : de nombreuses concessions ont été faites, au point que le texte final apparaît comme un compromis largement vidé de sa substance initiale.
Mobilisation juridique contre la passivité européenne
Le 30 avril 2025, un groupe d’ONG (Environmental Justice Foundation, ClientEarth, Blue Marine Foundation, DMA, Deutsche Umwelthilfe) a déposé une plainte contre la Commission européenne, dénonçant la tolérance collective au chalutage destructeur dans les AMP françaises, allemandes et italiennes, en violation flagrante de la directive Habitats de l’UE.
Le chalutage de fond est observé dans 77 % des sites Natura 2000 en France, censés être des sanctuaires marins, selon ClientEarth. « La France, l’Allemagne et l’Italie ne parviennent pas sérieusement et systématiquement à protéger les écosystèmes marins vulnérables en violation du droit de l’UE », selon ce qu’énonce la plainte déposée par les différentes ONG.
La France, en retard sur l’interdiction du chalutage de fond
Alors que le Royaume-Uni a pris une décision claire en interdisant le chalutage de fond dans ses zones marines protégées, la France, pourtant hôte de la conférence des Nations unies sur les océans (UNOC3), reste en retrait. Le contraste est frappant. Là où certains pays européens passent des paroles aux actes, Paris temporise, promet des « limitations », mais refuse encore de décréter une interdiction ferme dans des zones aussi sensibles que la Zone de Restriction de Pêche du Golfe du Lion.

la Zone de Restriction de Pêche du Golfe du Lion. Photo ©️ MedReAct
Une mesure d’urgence s’impose pourtant. Car les faits sont têtus : le chalutage de fond, méthode de pêche non sélective et dévastatrice pour les écosystèmes marins, continue d’être pratiqué dans des aires dites « protégées ». Une contradiction majeure, que dénoncent les ONG et les défenseurs du vivant, qui rappellent que seule une interdiction totale permettra de restaurer les équilibres naturels, de préserver la biodiversité et d’enrayer la destruction des habitats marins les plus vulnérables.
La France a annoncé vouloir protéger 4 % de ses eaux métropolitaines, mais ces annonces restent insuffisantes et imprécises face à l’ampleur du dérèglement écologique. La planète ne peut plus attendre des promesses à long terme. Il y a urgence à poser des actes courageux et cohérents avec les objectifs climatiques et de préservation du vivant. À l’heure des grands discours internationaux, ce sont les gestes concrets qui feront la différence entre une écologie de façade et une écologie de vérité.

Quand la destruction s’installe au cœur des aires marines
Cette déresponsabilisation institutionnelle trouve un écho concret dans les pratiques autorisées au sein même des aires marines protégées, où le chalutage de fond continue de détruire des écosystèmes entiers, en contradiction totale avec l’idée de sanctuaire.
Pour un océan libre, pour un avenir commun
Il est donc essentiel de revenir à l’humain et à sa fraternité pour œuvrer ensemble au bien commun, à la liberté de la vie, la nôtre et celle de la nature.
Les décideurs politiques doivent revenir à la valeur de patrimoine naturel de l’humanité, que porte l’UNESCO, pour participer en actes à la réalisation de l’espoir : un océan vivant, en bonne santé et libre.
La bonté de la mer est une chance, et savoir nous aligner au mouvement de la vie fait celle de nos futurs en paix possibles.
Stephan Beaucher souligne le manque de pertinence de la conception du bien commun défendue par la ministre de la Transition écologique, Agnès Pannier-Runacher : « Elle a souligné que 97 % des eaux françaises ne sont pas touchées par le chalutage de fond. » Selon lui, « ce n’est pas pertinent comme argument. La question est de savoir ce qui se passe dans les 3 % restants. » Et « ce n’est pas joli à voir. » Il affirme que « le chalutage de fond, il bousille tout ce sur quoi il passe. »
Il explique : « Un chalut de fond, qu’est-ce que c’est ? C’est un chalut qui, à l’avant, a des chaînes ou des éléments métalliques très lourds pour pouvoir gratter le sol et en faire sortir les espèces marines qui sont visées. »
Le chalut de fond, « c’est un engin non sélectif en ce qui concerne le ciblage des espèces, et c’est en plus un engin extrêmement préjudiciable à l’environnement marin et à l’écosystème des fonds », déplore Stephan Beaucher.
Il est donc crucial de protéger réellement les océans et le cœur de leur productivité, pour que la vie soit une renaissance dans son mouvement initial et naturel.
Une humanité, une Terre : la paix comme cap commun

L’avenir doit être porteur de paix.
Des conflits grandissent entre le devoir de protection de l’environnement et les lobbies. Un état de fait qui peut décourager les citoyens, se sentant de surcroît impuissants face à la complexité de la cause écologique, pourtant évidente, coulant de source, mais confrontés à la violence du système international financier, creusant l’injustice globale. Cela porte atteinte à la santé de la Terre et de l’humain, profondément liées.
Une humanité, une Terre devrait être la boussole commune pour suivre le chemin de la réconciliation, nécessaire à la stabilité, dans un monde de plus en plus confronté à des conflits s’attaquant au droit international, aux droits humains, au sens même de la bonté.
Travailler pour la paix est difficile, mais essentiel. Les ONG mettent en œuvre le devoir de protection du vivant. Le monde politique ne peut plus s’obstiner à engager un mouvement contraire, au nom d’une rentabilité qui court ainsi à son propre effondrement.
Les enfants, toute une jeunesse, doivent grandir en confiance et savoir que les adultes font, pour leur avenir, ce qui est juste, ce qui bâtit un monde durable et sûr.
Et comme le rappelle António Guterres : « Les jeunes sont la génération qui aidera à sauver nos océans et notre avenir ».
Ensemble, reprenons une volonté de paix et de bonté. Et, ainsi que le confie Stephan Beaucher à LiberTerra : « Je ne lâcherai jamais. »
Fédora Hélène
Comprendre les outils de protection marine : entre promesses et réalités
1. Aires marines protégées (AMP)
➡️ Statut : National, selon la législation de chaque État.
➡️ Objectif : Préserver la biodiversité marine, en intégrant parfois des activités humaines.
➡️ Limite : 60 % des AMP européennes autorisent la pêche industrielle, y compris le chalutage de fond. La protection est souvent symbolique, sans restrictions réelles.
2. Zones de pêche restreinte (FRA) – Fishery Restricted Areas
➡️ Statut : Instrument régional contraignant sous l’égide de la Commission générale des pêches pour la Méditerranée (CGPM).
➡️ Objectif : Restreindre certaines pratiques destructrices (notamment chalutage) pour protéger des zones critiques (frai, habitats vulnérables).
➡️ Limite : Trop peu nombreuses (9 seulement en 2025), faibles moyens de contrôle.
3. Sites Natura 2000 en mer
➡️ Statut : Européen, fondé sur les directives Oiseaux et Habitats.
➡️ Objectif : Préserver les espèces et habitats d’intérêt communautaire.
➡️ Limite : Leur gestion dépend des États, avec des niveaux très variables de protection. Beaucoup restent ouverts à l’exploitation sans mesure contraignante.
Conclusion :
L’empilement d’outils juridiques ne garantit pas la protection réelle du vivant marin. Sans contrôles effectifs, sanctions dissuasives, et rupture avec les logiques extractivistes, la mer reste une zone de non-droit écologique. Il ne suffit plus de cartographier des promesses, il faut les rendre inviolables.
La paix – Cap commun


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Une réflexion sur “Océan, pêche et bien commun : Stephan Beaucher, une voix pour la résistance écologique”