Méditerranée en danger – Expédition MED 2024 – La science et la solidarité pour la préservation d’un patrimoine unique

La Méditerranée étouffe sous les millions de tonnes de plastique : entre défis écologiques et mobilisations solidaires, la science et l’action citoyenne tracent un espoir pour préserver ce patrimoine unique.

La Méditerranée, un trésor naturel menacé

©️ Expédition MED

La mer méditerranée est l’un des berceaux de la civilisation humaine, elle émerveille par sa beauté, la richesse de son patrimoine vivant qui s’étend sur 46 000 km de littoral bordant 24 territoires d’Europe, d’Afrique et du Moyen-Orient. Une mer d’une richesse unique, mais sous pression environnementale et humaine.

Elle a permis le développement des sociétés humaines dès la préhistoire en participant à la révolution du néolithique sur laquelle nos sociétés reposent par l’évolution de l’agriculture et de l’élevage progressant autour de ses rivages où s’épanouissent les terres fertiles. Elle possède un patrimoine culturel, historique très riche, ainsi qu’une productivité convoitée. La mer Méditerranée accueille plus de 10 000 espèces dont des espèces uniques, ainsi que 4 à 18 % des espèces connues à ce jour, alors qu’elle ne comptabilise que 1 % des eaux de la planète. 

La mer Méditerranée est une prouesse créée par la nature, un jardin d’Eden qu’il est primordial de préserver par une prise de conscience, car elle est l’espace marin le moins protégé au monde. La pollution ne laisse pas de répit à l’une des plus belles mers. 

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Une mer sous pression : Les multiples menaces environnementales

Divers dangers menacent son équilibre, ses ressources naturelles dont le tourisme de masse : 630 millions de touristes devraient fréquenter ses côtes en 2025, encourageant en cascade de nouvelles constructions, infrastructures touristiques. 

Le trafic maritime est également en accélération en Méditerranée. Il enregistre 25 % du trafic maritime mondial, selon WWF. La circulation intensive des navires est préjudiciable au bien-être des mammifères marins. Elle augmente le risque non négligeable de collisions avec les cétacés, puisque ces accidents représentent la première cause de mortalité des grands cétacés. 

Chalutage et surpêche, exploitation d’hydrocarbures offshore, aquaculture, développement de fermes éoliennes offshore, les différents secteurs de l’économie marine placent la Méditerranée sous haute pression, malgré la création des Aires Marines Protégées qui malheureusement ne sont pas totalement épargnées et subissent la pollution, l’exploitation de leurs ressources.    

Un autre évènement est préoccupant pour la bonne santé de la Méditerranée : le changement climatique. Le GIEC souligne que le réchauffement et l’acidification menacent sévèrement l’environnement marin.  

Puis, une autre cause de pollution investit la Méditerranée : le fléau des microplastiques. 

Microplastiques : Des chiffres alarmants sur la pollution plastique en Méditerranée.

La Méditerranée fait face à une pollution croissante.

Lors de l’expédition MED 2024 menée dans le cadre de la Campagne Vigie Plastic 2024, des observations réalisées à bord du voilier laboratoire « le Bonita », naviguant l’été dernier le long des côtes corses et italiennes, ont révélé des résultats alarmants : la densité moyenne des déchets plastiques a été multipliée par 5, atteignant 156 327 particules par Km², soit des concentrations 10 fois supérieures à celles observées en 2018 par WWF. 

Une étude WWF tire la sonnette d’alarme : plus de 150 millions de tonnes de plastique polluent les océans. Malgré l’urgence, les gouvernements tardent à mettre en place des actions efficaces pour réduire la pollution plastique. Résultat, si rien n’est fait d’ici 2025, l’océan pourrait contenir 1 tonne de plastique pour 3 tonnes de poissons, et d’ici 2050, le plastique pourrait surpasser le poids total des poissons.

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ODD 14 – « la vie aquatique » a pour objectif la lutte contre la pollution plastique d’ici 2030. L’engagement pour le développement durable rencontre un manque de coopération du monde industriel, ainsi que des défaillances politiques pour la propection de l’univers marin. Un océan malade ne pourra plus apporter ses immenses bienfaits et ressources aux sociétés humaines qui dépendent de sa productivité. 

En 2018, l’ONU renforce son programme de protection de l’océan en plaçant la problématique du plastique parmi les six urgences environnementales les plus préoccupantes. 

Cependant, les efforts pour protéger ce bien universel, la Méditerranée, ne peuvent s’accomplir si le système financier international reste basé sur l’industrialisation massive de la planète que l’homme façonne par ses activités. Les mesures de justice environnementale sont indispensables. Les décideurs politiques ne peuvent plus se cacher derrière de fausses promesses écologiques, ce qu’a souligné le Chef de l’ONU, Antonio Guterres, lors de la présentation du rapport à la Conférence des Nations Unies sur le climat, la COP27, à Charm El-Cheikh, en Égypte. 

Expédition MED : Une lutte collaborative contre la pollution plastique 

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Le rôle de la science participative et des actions solidaires dans la préservation marine est primordial. Aujourd’hui, la Méditerranée accuse une pollution de plus en plus importante avec des zones de concentrations qui dépassent les 2 millions de fragments de plastiques par km², alerte l’Expédition Med 2024 ayant procédé à l’échantillonnage de la zone d’accumulation entre le cap corse et l’île de toscane de Capraia.  

Les gyres marins : Des pièges à plastique dévastateurs

Cette zone d’accumulation est observée à partir de 2017 et a été mise en évidence par une étude publiée par l’Institut des sciences marines du Conseil National de Recherches du Lerici (Ismar-CNR), les Universités d’Ancône, du Salento et l’Algalita Fondation en Californie. Cette zone est due à des gyres temporaires.

Les gyres sont différents courants marins circulaires générés par les vents. Ces courants créent des tourbillons dans les océans, où l’eau et les matériaux en suspension convergent vers une zone centrale.

Ce sont des pièges naturels attirant et retenant les déchets qui s’agglomèrent au centre du tourbillon. À cet endroit, le mouvement des courants est plus faible, ce qui favorise l’accumulation de ces déchets et la formation de ce qu’on appelle une « soupe de plastique », également connue sous le nom de « vortex de déchets » ayant un effet dévastateur pour l’environnement marin. 

L’expédition 2024 souligne que cette zone de concentration de plastique observée en 2019 par WWF, révélait déjà à cette époque des concentrations estimées à « 1,25 million » de fragments de plastique par km², soit 4 fois supérieures à celles observées dans l’océan Pacifique Nord qui constitue la plus grande zone de déchets des cinq gyres présents dans les océans du globe.


Résultats de la campagne en mer 2024 d’Expédition MED. En turquoise, les concentrations de MP/km² supérieur à 1 mm.En orange, les concentrations pour les MP inférieurs à 1mm. Les stations représentées en blanc sont les 3 stations pour lesquelles les plus fortes concentrations ont été retrouvé: 2.1 (Station 14), 2.0 (Station 36) et 1.9 (Station 41) million de plastique par km².

Une zone qui atteint 1,6 million de km² de déchets plastiques, dont 94 % de microplastiques. Ce sont des particules de plastique dont la taille est inférieure à 5 mm. Au fil du temps, elles ont pénétré par exemple : les écosystèmes terrestres, marins, l’eau de pluie, les sols, l’atmosphère, et se multiplient sous d’autres formes. 

Les Aires Marines Protégées : Des sanctuaires sous haute pression

Une pollution qui n’épargne pas la réserve naturelle de Scandola, où les concentrations de microplastiques s’élèvent à 171 990 fragments par km². Dans le Golfe de Napoule, devant l’embouchure de la rivière La Siagne de la commune de Mandelieu-la-Napoule, l’échantillonnage réalisé a permis de comptabiliser de très fortes concentrations de plus de 389 597 millions de plastique par km². 

Il est important de rappeler que les plastiques visibles en surface ne représentent que 1% des plastiques présents en mer. 

Notre mode de vie impacte notre environnement et la nature des plastiques s’accumulant dans l’espace terrestre et marin démontre le fonctionnement de l’industrialisation, les influences marketing dirigeant les moments forts de consommation permettant une production plus intensive et donc plus invasive pour les océans. Les analyses scientifiques réalisées ont détecté que les microplastiques les plus courants sont le polypropylène (PP) et le polyéthylène (PE) utilisés pour les emballages et les produits à usages uniques.  

Le Fondateur et Chef d’expédition MED, Bruno Dumontet rappelle que l’étude menée met « en lumière la gravité de la situation en Méditerranée », soulignant que « ces chiffres alarmant démontrent que la zone de concentration de plastique au large du Cap Corse persiste et s’intensifie, malgré les efforts pour réduire la pollution marine ». Des faits qui rappellent « la fragilité de notre écosystème marin » et qui confirment que la lutte contre la pollution ne peut être que solidaire. Il est primordial de réunir toutes les forces actives de l’économie, du pouvoir politique, du monde industriel pour fédérer des actions concertées et plurilatérales. 

Bruno Dumontet souligne « la nécessité de renforcer la collaboration scientifique et citoyenne avec toutes les rives de la Méditerranée dans une vision régionale commune. C’est uniquement l’efficacité d’une mobilisation collective avec l’ensemble des pays riverains qui permettra d’enrayer cette pollution dévastatrice qui menace la biodiversité unique de la Méditerranée. »

Une réponse globale à un défi commun

La campagne d’Expédition MED 2024, menée avec le soutien de 22 écovolontaires, a parcouru plus de 1 850 km pour approfondir la compréhension de la pollution plastique en Méditerranée. Elle a permis l’analyse de 54 échantillons, le tri et la catégorisation de 14 062 fragments de plastique supérieurs à un millimètre, ainsi que l’échantillonnage de 12 911 m³ d’eau. Ces recherches ont été menées à l’aide des filets « Manta », outils spécialisés pour collecter les microplastiques à la surface de l’eau.

L’océanographe PhD en pollution plastique marine, Ana Luzia Lacerda, souligne que « l’expédition MED joue un rôle crucial dans l’échantillonnage spatio-temporel des plastiques en Méditerranée, en utilisant une méthode scientifique bien établie et harmonisée avec celles appliquées dans d’autres régions du monde. » Elle met aussi en avant que « la participation des écovolontaires, ainsi que les activités de sensibilisation menées dans les ports, sont d’une grande importance pour alerter la population sur le problème grave de la pollution plastique. » 

Il est essentiel d’informer pour encourager des pratiques de consommation différentes et ainsi agir sur les industries polluantes, interpeller les responsables des stratégies économiques, et les décideurs politiques sur l’urgence de lutter contre la prolifération du plastique n’épargnant pas les réserves naturelles. « Nous avons identifié des zones de grande accumulation de plastiques à l’intérieur du Sanctuaire Pelagos, zone marine protégée », affirme-t-elle, précisant, « cela renforce l’idée que la pollution plastique est transfrontalière et que des actions doivent être prises non seulement au niveau national, mais à l’échelle de tout le bassin méditerranéen ».

La Méditerranée, un joyau marin

La Méditerranée, splendeur de notre monde, subit les conséquences d’une pollution globale risquant de mettre en péril cet espace grandiose qu’ affectionne l’humanité et qui a permis sa prospérité.

Nicolas Gosset, Doctorant en dispersion du zooplancton, confirme que « la campagne 2024 a été marquée par la découverte et l’étude de larges zones d’accumulation de déchets plastiques en mer Méditerranée. Suivre l’évolution de ces zones dans le temps est essentiel pour prévenir et rendre compte de l’impact humain sur l’environnement marin. C’est avec amertume que nous avons battu tous les records de plastique collectés par l’association à ce jour. » 

La solution pour lutter contre le fléau de la pollution plastique est une réponse multidimensionnelle et durable

La préservation des océans est possible par la solidarité internationale, la collaboration scientifique, le partage des savoirs. La coopération entre chercheurs, scientifiques, enseignants, doctorants, étudiants, acteurs du monde public et privé, ainsi que celle la population est primordiale et doit agir au niveau international en rassemblant les pays autour d’une cause fondamentale : mettre fin à la guerre contre la nature. 

Expédition MED a élaboré un programme de coopération en Méditerranée diffusant des formations solidaires et sans frontières pour lutter efficacement contre la pollution. 

Les activités humaines ont produit un système industriel concurrentiel créant l’instable, il est donc nécessaire de rétablir l’harmonie de l’environnement, et en premier elle doit être acquise en lien commun entre les différents intervenants et pays. La symbiose est nécessaire pour créer un nouvel équilibre et agir en harmonie pour préserver la nature. 

La mer Méditerranée possède un écosystème unique qui subit la menace grandissante de la pollution, des activités humaines et du changement climatique. Le défi est immense et exige une solidarité pour innover et prendre des décisions établissant une ligne de conduite commune pour agir efficacement.

La pollution plastique se déplace et migre sur tous les continents, c’est une question de bon sens que de devoir lutter ensemble. Les pays de la rive Sud représentent 35 % de la population du bassin Méditerranéen, et les scientifiques de ces régions se trouvent souvent démunis pour agir.

Il est donc nécessaire de s’unir, et l’expédition MED a réalisé un programme de formation sur les techniques de collectes et d’analyses des microplastiques en Méditerranée impliquant les délégations de l’Alliance des pays de la rive sud « PAME » pour progresser ensemble. Unis pour un objectif commun, Maroc, Libye, Algérie, Tunisie, Egypte, Liban se retrouvent autour d’un programme réalisé en collaboration avec l’association Tunisienne Notre Grand Bleu (NGB) initiant l’Alliance « PAME » (Protected Area and Marine Environment South Med), pour œuvrer à l’harmonisation des méthodes de collecte et d’analyse des microplastiques, un des défis du programme « VigiePlastic Méditerranée » d’Expédition MED.

La science au service de l’avenir : Des initiatives inspirantes

La solidarité est une évidence pour que la lutte contre la pollution puisse obtenir un résultat et encourage de ce fait d’autres initiatives. L’humain peut se sentir submerger par l’intensité et l’accélération du changement climatique, et le fléau des déchets plastiques ne fait que rajouter une problématique qui peut paraître insurmontable. Travailler ensemble, loin d’être une simple option, c’est une démarche réfléchie, consciente, porteuse d’espoir pour un avenir durable. 

Noureddine Zaaboub, maître de conférences et chercheur en biogéochimie à l’Institut national des sciences et Technologiques de la mer (INSTM) en Tunisien, illustre parfaitement cet esprit collaboratif. Grâce à l’association Expédition MED, il a acquis des compétences spécifiques, comme l’utilisation des filets Manta, outil clé pour l’étude des microplastiques dans les eaux marines. Il explique « pour comparer nos données, nous avons besoin d’utiliser une même méthode de prélèvement. Grâce à l’association Expedition MED, j’ai pu me former à l’utilisation du filet Manta, appelé ainsi en raison de sa forme de raie manta ».

Cependant, la collaboration dépasse la technique : elle repose sur le partage des savoirs et des expériences. Noureddine Zaaboub évoque l’enrichissement humain et scientifique qu’il a tiré de son séjour à bord du navire-laboratoire, où il a pu côtoyer des chercheurs de différents pays méditerranéens, « mon séjour sur leur navire laboratoire m’a aussi permis de rencontrer mes confrères scientifiques d’autres pays riverains de la Méditerranée. » Ce genre d’initiative illustre comment la science peut approcher les nations et contribuer à un objectif commun : la protection de nos océans, patrimoine universel. 

Expédition MED s’inscrit dans cette volonté en initiant pour la première fois, il y a quinze ans, un programme de science participative mettant en place un laboratoire citoyen, ainsi que des campagnes de sensibilisation auprès de tous.

Une démarche innovante qui propose une formation solidaire, des événements tels que l’exposition numérique « Océans et mers plastifiés » qui permet une large diffusion et la possibilité d’informer en dépassant les barrières physiques et sociales par l’outil numérique rendant le savoir accessible au plus grand nombre. 

En plus de sensibiliser aux enjeux environnementaux, ce projet peut également interpeller les acteurs publics pour renforcer l’égalité numérique et encourager la participation active des citoyens. En promouvant un monde plus inclusif, il est souligné que la lutte contre la pollution et le changement climatique ne peut se faire sans un effort commun, où chacun à sa place dans les décisions et les actions à entreprendre. 

Unir nos forces pour préserver la Méditerranée

Cette démarche incarne une vision solidaire et participative, où la technologie devient un levier pour mobiliser et construire un avenir plus durable. En engageant à la fois les scientifiques, les populations et les institutions, l’ambition de l’association Expedition MED s’inscrit dans une dynamique où la solidarité transcende les frontières pour le bien de la planète et des générations futures.

Fédora Hélène

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