Évacuation du camp, Porte d’Aubervilliers, un matin à 6 heures

Évacuation en cours Porte d’Aubervilliers du camp de migrants situé au bord du périphérique.

Une Dépêche AFP tombe  dans les rédactions pour une évacuation prévue de longue date et annoncée par un arrêté préfectoral hier, lundi 27 janvier.

Un préfet de Paris sur place et ses réponses déjà calibrées pour la presse.

Un 6 heures du matin prévu qui saisit nombres de citoyens-es, nombre de migrants qui partout en France cherchent une solution pour survivre et continuer à croire en leurs rêves.

Puis, tout se saisit à 6 heures du matin à grand renfort de caméras et de plateaux télés où défileront des spécialistes et on oubliera le destin de chacun de ces migrants.
Il y aura un éclairage sur un témoignage quand mille autres resteront au silence.
Il y aura ce « on ne peut rien y faire », puis on pourrait penser et si j’étais migrant un jour.


Si j’arrivais le ventre vide avec rien, avec la force, le courage de croire que tout y ira bien, avec ce qui assomme ce chaos de l’exil, de l’inconnu, de n’être plus, de n’être que la puissance d’être un être humain et de comprendre que celle-ci aux yeux des frontières et des politiques n’est presque plus rien, n’est comme une représentation sociétale d’un mouvement d’émigration mais plus comme ma vie, comme la vie, si précieuse, si unique.

Alors, il serait, je serai migrante.

Il est à comprendre la langue d’un autre pays. Tous les mots qui s’échappent, tous les mots que je ne peux prononcer. Plus personne me comprend, personne ne parle ma langue.
Alors, j’essaie auprès d’autres migrants de comprendre, d’envisager mon sort, de savoir et je ne sais pas qui sera mon demain.
J’ai faim.
Pendant que les discours politiques résonnent, pendant que l’indifférence est, pendant que je ne suis plus personne, que je suis dans un pays que je ne connais pas, j’ai faim.
Le ventre vide, il est 5 heures du matin, à la rue, il n’y a de pain.
J’ai froid mais j’ai l’habitude de celle dont on ne s’habitue pas. II me faut trouver à manger, des vêtements, un hébergement. Je pense vite, tout s’accélère et je suis calme, si calme presque immobile.
Tout paraît si immense et on se débrouille, se glisse dans la foule, repère un chemin, un visage, un sourire.
Il faut trouver une adresse. Se verbe trouver, celui qui devient chercher un trésor, le découvrir et il n’est que de l’or du cœur. Le seul nécessaire à la vie.

Puis, il me faut travailler, envoyer de l’argent au pays, puis espérer partir pour rejoindre un autre pays.
Je suis arrivée en France. Je n’ai pas voulu ce destin, je n’ai pas souhaité la souffrance, je n’ai pas conçu la douleur de quitter les miens, la mémoire de mon enfance, les arbres de mon pays.
Puis, je revois mon village mais il n’est plus que dans mon imagination.
Quand j’ouvre les yeux tout est parti. Je vois la France, Paris. Mais tout ce trouble si vite dans ce chaos où il est de survivre.
Je ne comprends plus, je comprends trop qu’il faut  répondre à l’instant, vivre à la seconde, ne plus se regarder.
Mon visage est celui de la misère, mes vêtements, tout est la pauvreté. Elle me prend, me vole ce temps de ma vie.
Il me restera d’elle ces longs silences, mes yeux fermés, mi-clos pour regarder le monde.
Je vois une partie de moi avant l’exil, je vois les conflits, les guerres, la pauvreté, je vois ce jour du départ et ce monde d’après.
Il sera toujours celui d’après, celui qui croit au bonheur, à la chance, celui qui reste vivant.

© Fédora Hélène


https://liberterrajournal.com/2020/01/28/evacuation-en-cours-du-camp-de-migrants-porte-daubervilliers/

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